CHAPITRE VII
La fuite devint pour Jim un moyen de se libérer de sa panique et il se mit à courir comme un fou sous le couvert des arbres. Il s’enfuit au hasard jusqu’à ce qu’un obstacle invisible le fit buter et tomber sur le sol. Il eut un grognement de colère, mais il se rendit compte alors qu’un fil de fer avait été tendu d’un arbre à l’autre et formait une sorte de clôture primitive.
De nouveau, il fut pris de panique. Lorsque Sally arriverait chez elle et raconterait tout au Petit Ami, si tous les Petits Amis, alertés, concentraient sur lui un champ de pensée d’une haute intensité, ce serait la fin. Il se sentirait soudain très heureux de devenir le sujet des Petits Amis. Il en éprouverait un bonheur extraordinaire. Et Sally, d’une minute à l’autre, allait arriver chez elle.
Il posa la main sur le fil pour sauter par-dessus, mais, se ravisant, il opta pour une autre tactique et se mit à travailler avec une hâte fébrile. Il trouva le point d’attache le plus proche de la clôture, tordit le fil frénétiquement dans un sens et dans l’autre jusqu’à ce qu’il l’eût cassé. Il lui fallut un siècle pour avoir entre les mains une extrémité libre. Il se mit à enrouler fiévreusement le fil en s’avançant vers le point d’attache suivant. Ses mains tremblaient, sa respiration était haletante. Il courba le fil en une spirale plate et serrée, de manière à obtenir environ vingt mètres d’enroulement en un disque irrégulier de douze pouces de diamètre. C’est alors que, sans bruit, une pensée lui parvint…
« Pas bien… Pas bien de haïr les Petits Amis… Petits Amis sont doux… Ce n’est pas bien de les juger… C’est mal de songer à les haïr sans même les avoir vus pour savoir ce qu’ils sont… »
Jim Hunt serra les dents. Ce n’était pas une pensée insidieuse, tentatrice, qui se glissait, invisible dans son cerveau, pour lui déformer et lui fausser le jugement alors qu’il était inconscient du danger. Cette fois, le flux mental émis par l’adversaire ne pouvait être rejeté ni bloqué, bien que Jim luttât de toutes ses forces. Il essaya de continuer à fabriquer son disque de fil de fer, mais les pensées étaient soudain plus puissantes. Beaucoup plus puissantes.
« Le mieux est de voir un Petit Ami… Oui… Bien sûr… Il serait sage et bon de voir un Petit Ami… »
Puis, soudain, elles se firent irrésistibles :
« … Il serait terrible d’attendre… Il est impossible d’attendre… Il faut voir à l’instant un Petit Ami… Maintenant… C’est urgent… »
Jim sentait que ces pensées s’imprimaient comme en gros-plan dans sa conscience. Il ne pouvait songer à rien d’autre. C’étaient ses idées. C’étaient ses seules idées. C’était tout ce que contenait son esprit…
Il trébucha et tomba. Une branche pointue lui déchira profondément la joue, près de l’œil. La douleur effaça tout le reste pendant un court instant. Et, en ce bref moment, une panique plus effroyable encore s’empara de lui ; il s’enfonça sur la tête le disque plat constitué par le fil enroulé et tira dessus, le recourbant jusqu’à ce qu’il lui recouvrît même les oreilles.
Il resta immobile, tremblant. La spirale de fil de fer, emboîtée sur sa tête, formait une sorte de cage d’oiseau, une espèce de casque absolument grotesque. Mais le fer, absorbant le champ de pensée, l’affaiblissait considérablement. Jim percevait encore le reproche et la volonté contraignante des pensées adverses qui planaient au-dessus de lui et essayaient de s’insinuer dans son cerveau. Mais elles ne lui arrivaient plus que sous la forme d’un chuchotement.
« Petits Amis sont gentils… Petits Amis sont doux… Il serait bon de voir un Petit Ami pour lui demander d’expliquer…
Jim se remit au travail pour se libérer, car l’autre extrémité du fil de fer n’était pas encore cassée. Il en avait enroulé seulement un bout pour fabriquer son casque de fortune.
Quand il eut cassé le fil, il attacha solidement le casque, bien en place, en faisant passer un bout du fil sous son menton. Ensuite, il brisa encore une partie de la clôture et se mit à fabriquer un second casque. Celui-ci était bien plus complet et contenait, pour un même espace, des spires beaucoup plus nombreuses et plus serrées.
Ensuite il changea de casque avec une grande prudence et une hâte extrême… Mais les Petits Amis ne pouvaient lire dans son cerveau. Ils ne pouvaient savoir ce qu’il faisait. Ils étaient enfouis, calmes et voraces, dans les nids que les êtres humains leur avaient préparés. Ils émettaient des pensées qui se répandaient et se concentraient, et ils attendaient, placides, que la personne à qui elles étaient adressées leur obéît.
Le second casque était complètement imperméable aux pensées qui devinrent inopérantes. Très calme alors, Jim en fabriqua encore deux autres. Il en poserait un sur la tête de Sally. Il en enfoncerait un autre sur la tête du père qui n’aurait pas assez de vigueur physique pour résister, en dépit des ordres qu’il recevrait du Petit Ami. Et lorsque son esprit serait libéré de l’esclavage par le casque de fer, on pourrait lui faire comprendre. Jim et lui iraient tuer la Chose enfouie dans un nid moelleux près de la cheminée, dans la mansarde. Puis ils équiperaient d’autres hommes avec des casques de fil et…
Jim grinçait des dents et injuriait la Chose qu’il n’avait pas encore vue. Leur méthode était claire, maintenant. Un certain nombre d’entre elles pouvaient s’unir pour dominer les esprits humains ; dès qu’un homme était asservi et conditionné par une irrésistible et puissante suggestion, il ne pouvait plus du tout se défendre. Une seule Chose pouvait alors dominer plusieurs hommes. Peut-être des douzaines. Ou même des centaines. Les Choses contrôlaient maintenant toute cette contrée montagneuse. Leur expansion était secrète, lente, irrésistible. Elles avaient asservi une région et un village, c’était certain. Il n’y avait pas de raison pour qu’elles n’arrivent pas à dominer une cité, une nation, la planète tout entière ! Et tout cela sans violence, sans aucun autre but que de s’étendre dans des nids moelleux et chauds, de se faire servir par des êtres humains et de tirer de ceux-ci la nourriture dont elles étaient friandes.
Jim était outragé dans son orgueil d’homme, à la seule idée que l’espèce humaine pouvait être réduite à n’être que le bétail vivant de ces créatures non humaines.
Il était donc tout enflammé de rage quand il partit pour mettre son plan défensif à exécution. Il n’essaya pas de suivre exactement le même chemin qu’à l’aller, mais tenta plutôt de revenir en ligne directe à la maison de Sally. Il en était à deux milles environ quand il entendit le grincement d’une voiture de ferme. Il s’arrêta net. La route des collines paraissait bondée de campagnards. Il n’y avait que des hommes. La plupart, c’était visible, étaient armés de fusils ou de carabines. Ils se suivaient en une longue procession irrégulière, pâles, maigres, malades. Quelques-uns cependant paraissaient plus forts, bien que tous eussent cette expression de paix surnaturelle.
Jim put saisir l’écho des paroles qu’il échangeaient : « … Le scélérat ! dit une voix amère. Il est sorti des bois, et a dit qu’il avait faim, et ils l’ont nourri, couché, et il faisait la cour à Sally… »
Une autre voix : « Le Petit Ami lui-même ne le savait pas !… »
Il y eut un silence.
« Mais bon Dieu ! grommela de nouveau la première voix. Quand ils sont partis, lui et Sally, pour aller se marier à la ville, il… »
Un homme à cheval rejoignit le groupe, éperonnant sa monture. Ils étaient quarante à cinquante hommes. Il y avait une voiture, une demi-douzaine de chevaux, beaucoup de fusils.
« Gardez les yeux ouverts ! ordonna l’homme à cheval. Peut-être qu’il ne sait pas qu’on l’a découvert. Il est assez hardi pour se montrer, pensant que nous ne savons pas encore ce qu’il a fait. Essayez de l’attraper vivant, mais ne le laissez échapper pour rien au monde. »
À dix mètres, dans le sous-bois épais, les yeux de Jim flamboyèrent. C’était seulement parce que ces gens faisaient eux-mêmes trop de bruit que ses pas n’avaient pas été entendus. Une voix rauque demanda :
— Elle est morte, c’est sûr ?
L’homme à cheval hurla :
— Et pourquoi qu’on amènerait le fourgon ? On va l’enterrer demain à Clearfield. Elle est revenue chez elle et leur a dit ce que le type avait fait, puis elle est morte. Il l’a tuée. Il ne sait sans doute pas que nous le savons déjà. Ils ne sait pas comment les choses nous sont racontées. Cardez vos yeux ouverts !
Le petit groupe, grognant, peinant, continua sa route et atteignit le chemin qui conduisait à la ferme de la famille de Sally.
Jim était calme et, malgré sa rage, gardait toute sa lucidité. Il savait, maintenant, quelles erreurs il avait commises. L’idée que la transmission de pensée ne pourrait être effectuée que par des êtres humains s’était complètement effacée. Quand Sally lui avait dit que le Petit Ami était quelque chose d’autre qu’un humain, quelque chose que l’on portait, quelque chose qui se tenait dans un nid doux et chaud, quelque chose qui était avide de la vie qui coulait dans les veines des hommes, même alors il n’avait pas réellement compris. Sans y réfléchir spécialement, il avait tenu pour acquis que Sally ne serait pas punie pour une action qu’elle ne pouvait empêcher. Quand elle s’était enfuie pour retourner chez elle et raconter que Jim, cet homme qu’elle aimait, avait menacé de tuer les Petits Amis, il avait pensé que la loyauté de la jeune fille vis-à-vis du Petit Ami aurait, en retour, amené celui-ci à lui faire au moins grâce.
Il n’en avait rien été. Sally était morte. Et Jim savait avec certitude comment elle était morte. Toute la famille était faible, épuisée, vidée de toute énergie, et Sally avait dit que le Petit Ami était gourmand. Sally ayant désobéi, n’était-il pas vraisemblable que le monstre avait satisfait sa voracité sans contrainte ?
Il y a une limite à la rage, au chagrin, à la haine que peut éprouver un homme. Jim avait atteint cette limite.
De toute façon, il était d’un calme absolu. Il pouvait réfléchir tout à fait raisonnablement à des choses indifférentes. Mais il ne pensa qu’aux moyens de tuer, d’exterminer ces Choses qu’il n’avait même pas encore vues.